Les sciences cognitives comme nouveau vecteur de performance des organisations par Joachim Son-Forget

Joachim Son-Forget est Député de la 6ème circonscription des Français établis hors de France, en Suisse et au Liechtenstein, et Président du think-thank Global Variations qui étudie les effets géostratégiques des innovations technologiques.

Médecin radiologue et docteur en neurosciences, il revient sur l’approche prospective, les apports des sciences cognitives et leurs rôles comme facteur d’innovation.

A l’ère économique de la connaissance, ces approches académiques peuvent être adaptées aux organisations. 

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L'apprentissage des sciences cognitives est-il devenu incon- tournable ?
Sans aucun doute. Une part importante des innovations qui émergent aujourd'hui et qui participeront au monde de demain ont été inspirées par les sciences du com- portement. Je pense notamment au développement de l'intelligence artificielle, aux systèmes d'infrastructures neuronales, ou encore à la technologie Blockchain.

La diffusion et l'exploitation de ces technologies impliquent un nécessaire apprentissage. La compréhension des mécanismes cognitifs est une voie pour se préparer au monde de demain tel qu’il sera construit par l’innovation d’aujourd’hui.

Comment intégrer les sciences du comportement à la stratégie des organisations ?
Les sciences du comportement sont adaptables aux pratiques de management et aux stratégies organisationnelles. Ainsi, les nudges définissent une architecture de choix pour aider les individus à prendre de meilleures décisions, en prenant en compte leurs biais cognitifs. Dans la sphère publique, ils peuvent être intégrés aux campagnes de sensibilisation, dans le secteur privé, ils peuvent participer au renforcement de la culture d'entreprise ou à la mise en place de stratégie organisa- tionnelle ou de ventes.

Des gouvernements à travers le monde se sont déjà dotés de nudge squads, pourtant l'exploitation des sciences cognitives dans la mise en place des politiques publiques reste limitée en France et ces premières tentatives ne sont pas concluantes à mon sens, car le principe des nudges est large- ment améliorable s’il est pensé et fait par des individus à l’expérience plus intégrative et convergente, experts de la vie politique, des affaires et des sciences cognitives. Nous développons au sein de Global Variations une toolbox cognitive appelée « 1-flux » qui dépasse le cadre restrictif et souvent inefficace des nudges. Dans un environnement où les expositions aux stratégies d'influence sont permanentes, il est crucial d’enseigner aux individus et aux organisations les principes de la cognition, indispensables à la compréhension de la société technologique et à l'optimisation des performances. N’oubliez pas que l’IA, les robots et les réseaux sociaux, ont été inventés par l’Homme et pour servir l’Homme, selon une architecture compréhensible par un cerveau humain.

Quelles applications des sciences du comportement participent à la performance des organisations ? Les scénarios prospectifs sont des outils permettant d’explorer l’intention stratégique des acteurs dans un environnement ayant subi des ruptures technologiques. Les grandes mutations - écologiques, technologiques, sociétales - doivent notamment être intégrées aux projections des organisations publiques et privées. Par exemple, le déni des phénomènes écologiques ne sera plus acceptable par les électeurs de demain, des signaux faibles et forts émanant des consommateurs et électeurs de demain - nos enfants, en attestent. Les multinationales qui n'intègrent pas dans leurs stratégies des mécanismes de responsabilité environnementale souffriront demain d'un risque de réputation ; ces mécanismes doivent par exemple être adaptés aux mémoires infantiles connotées positivement pour un groupe d’individus, être en écho à la peur de la perte pour inciter à protéger l’environnement, ou développer des stratégies attirant le focus attentionnel sur tel ou tel objet d’intérêt. 

La gestion des ressources humaines est également cruciale. Comprendre les pro- cessus mentaux conscients et subliminaux des acteurs de l’entreprise - managers, collaborateurs et dirigeants, aide à mener les transformations avec succès.

Quels risques représentent l'in- formatisation de la société pour les décideurs publics et privés ? La collusion entre les sciences de la cognition et l'innovation est très forte. C'est le paradigme actuel de l'économie de la connaissance qui permet l'essor des inno- vations technologiques basées sur des formes d'IA, comme la Blockchain, qui fonc- tionne en réseau décentralisé et autonome. La forte spéculation autour de cette nouvelle technologie résulte de l'approche prospec- tive où la plupart des scénarios convergent vers un phénomène d'intégration rapide, notamment au sein de l'industrie financière. D'un point de vue comportemental, la Blockchain est un contrat social "nouvelle génération". C'est tout à fait la philosophie que nous devons adopter dans nos straté- gies, qu’elles soient politiques ou commer- ciales. Cette mouvance vers davantage de décentralisation est également une source de risque ; pour le secteur public, de perdre en crédibilité et en influence, pour le secteur privé, de subir la concentration vers des monopoles naturels.