La France n'est pas une start-up nation par Alain Houpert

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Alain Houpert est né en 1957 à Dijon où il a obtenu son doctorat comme médecin-radiologue, profession qu’il exerce toujours parallèlement à ses missions en tant qu’élu. Il a débuté sa vie politique dans son département d’origine la Côte-d’Or par divers mandats locaux (maire de Salives, conseiller général). Il est Sénateur depuis 2008 dans le groupe LR. Il siège à la Commission des Finances et est particulièrement investi dans deux domaines : les violences (envers les femmes et dans le monde du travail) et la défense des territoires et de leurs élus locaux.

 

Vous avez souhaité axer cet entretien autour de la phrase du Président Emmanuel Macron qui veut faire de la France une « start-up nation ». Pourquoi ce choix ?

Parce que, en tant que parlementaire, cette expression employée par un Président de la République française m’a marqué. Je m’explique. Elle a été prononcée en juin dernier lors du salon Viva Technology, avec l’annonce d’un fonds de 10 milliards d’euros dédiés à l’innovation. Pour être précis, il a même ajouté qu’il souhaitait que la France soit une nation qui « pense et agit comme une start-up ». D’un point de vue sémantique, cela suggère l’enthousiasme, la créativité, l’élan économique, la vision globale, le management participatif, cela invite la France à rejoindre les États-Unis ou Israël parmi les nations innovantes… Elle n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’esprit du discours inaugural de John Fitzgerald Kennedy en 1961 et sa célèbre formule : « ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous mais ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Sauf qu’entre le discours de JFK et la formule d’Emmanuel Macron, il y a un gouffre qui s’appelle un modèle politique.

Que voulez-vous dire ?

Le discours de JFK était un discours fondateur, un creuset pour la nation, exhortant chaque citoyen américain à participer à un effort commun pour bâtir ensemble un pays : c’est un texte où le mot « politique » - le gouvernement de la cité - prend noblement tout son sens. La phrase d’Emmanuel Macron suggère elle de transformer la France en immense pépinière de start-up, où le citoyen n’est plus l’habitant de la cité, mais est seulement envisagé du point de vue de sa capacité à entreprendre. L’Homo economicus remplace l’Homo politicus en quelque sorte. Cette vision peut-elle constituer un projet politique ? Est-elle compatible avec nos institutions ? Je m’interroge.

En quoi serait-elle contradictoire avec notre modèle politique ?

Quel est le modèle performant de la start-up ? Il est spontané, créatif, dépourvu d’intermédiaires, apte à saisir les bonnes idées d’où qu’elles viennent, transversal et ayant opéré une révolution managériale puisque la hiérarchie pyramidale y a rarement sa place. Notre modèle politique, issu de la Constitution de 1958 est tout autre puisqu’il installe un Président incarnation de l’État, un gouvernement sous l’autorité d’un premier Ministre, une Assemblée nationale et un Sénat qui viennent abonder le débat législatif. Et ce modèle est essentiel à préserver. En tant que citoyen français, gaulliste, il me semble important que notre pays soit physiquement incarné par une seule personne choisie par la majorité des Français. Cela signifie représenter la plus haute autorité de l’État, et être seul responsable de la destinée de notre pays. Mais cela signifie aussi s’appuyer sur les institutions pour gouverner et non pas s’en affranchir : c’est un équilibre subtil entre autorité et respect des débats parlementaires. Un Président n’est pas un manager.

Pourtant on attend de lui des réformes et en premier lieu des réformes économiques : c’est souvent là qu’il est jugé et que les Français attendent des résultats, notamment dans la lutte contre le chômage et pour favoriser la croissance ?

En effet, et ce n’est pas moi qui vais nier que dans notre pays, des réformes sont plus que nécessaires ! Mais il y a une différence entre « gérer » une entreprise, une start-up qui plus est, et « diriger » un pays. Le manager d’une start-up doit être sans cesse à l’affût, prêt à bouleverser sa stratégie d’entreprise pour en assurer la pérennité, voire intégrer dans celle-ci la possibilité de disparaître un jour, soit parce que la start-up n’a pas su faire fructifier la « bonne idée » qui a présidé à sa naissance, soit parce qu’au contraire, elle a su intéresser une autre société qui l’a absorbée à bon prix. Son rapport au temps est immédiat, et parce qu’il doit être rapide, le manager de start-up ne peut pas s’encombrer de concertation dans la prise de décision. Être Président, et de surcroît d’un pays au passé aussi riche et mouvementé que le nôtre, signifie évidemment un autre rapport au temps : envisager une réforme en France, c’est convoquer la mémoire législative et donc historique. Le processus qui aboutit à la promulgation d’une loi, surtout si celle-ci doit bouleverser des acquis, ne peut se faire brutalement et surtout pas en s’affranchissant du débat parlementaire même si notre Constitution le permet grâce aux ordonnances, ou, dans certains cas, par référendum.

Vous y êtes hostile ?

Je ne suis pas hostile au principe : il y a parfois des soubresauts de l’histoire qui obligent un Président de la République à soumettre directement au peuple français une question qui engage la destinée du pays ou à recourir aux ordonnances. Je suis plus réticent lorsqu’un Président, comme Emmanuel Macron l’a fait, annonce d’emblée qu’il recourra aux ordonnances pour réformer par exemple le Code du travail au seul motif « d’aller vite ». Nier le travail parlementaire, c’est se priver de l’expertise d’élus qui pourraient heureusement enrichir ou amender le texte imposé par l’exécutif. Plus grave, c’est aussi nier la culture politique de notre pays. Je ne suis pas certain que, sur le long terme, nos concitoyens soient tout à fait d’accord avec cette négation des élus qu’ils ont choisis.

Pourtant les Français ont choisi une Assemblée nationale acquise à ces principes…

Le calendrier électoral, avec les élections législatives dans la foulée quasi immédiate de l’élection présidentielle, a en effet favorisé une Assemblée nationale majoritairement acquise au Président de la République… et un nombre non négligeable de nouveaux députés totalement novices, pour lesquels la discipline de parti tient lieu de travaux parlementaires. En tant que Sénateur, profondément attaché au débat parlementaire, je le regrette. Je constate d’ailleurs que les Grands électeurs, élus locaux pour la plupart, ont fait la part de l’enthousiasme exubérant de l’après-élection présidentielle lors du renouvellement pour moitié du Sénat puisque le Groupe LREM est très minoritaire à la Haute Assemblée. Je pense que cela confirme l’attachement de nos concitoyens à la représentation parlementaire et ma propre conviction qu’un Président de la République française, s’il doit évidemment se préoccuper de la situation économique de notre pays, ne peut le faire avec des réflexes de manager. Il ne « gère » pas une start-up baptisée France où travaillent des collaborateurs mais « dirige » un beau pays, avec une tradition parlementaire qui a fait ses preuves, habitée par des citoyens. C’est là la différence et la noblesse de sa fonction.