L'agriculture, première de nos souverainetés par Nicolas Dhuicq

La dernière mouture de 2013 du Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale, fait peu de cas de la question majeure de nos approvisionnements en matières premières, à l'exception d'une timide et bien rapide phrase sur les terres rares. Or, il est un ensemble de productions sans lesquelles rien ne serait possible: ceux de notre élevage et de notre agriculture. Premier pays agricole en Europe, la France voit ses exploitants confrontés à une concurrence très forte de l'Allemagne, ainsi qu'à une année 2014 qui a vu, pour la première fois, tous les prix des productions chuter.

Nicolas Dhuicq, député de l’Aube, membre du groupe d’études sur les Industries agro-alimentaires et filière agricole nous livre son analyse. 

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En quoi l'agriculture a un impact géostratégique majeur?

Nous avons tous à l'esprit la manière dont les États Unis d'Amérique gagnèrent la guerre froide. En élevant sans cesse le niveau technologique et le coût des armements, par la course pour la mise en place d'un système antibalistique en particulier, dit de la guerre des étoiles, ils mirent à plat l'économie soviétique. Cette situation n'est du reste, dans le domaine des industries de défense, pas très éloignée du véritable siphonage des finances de l'aéronautique militaire européenne par le nouvel avion d'attaque américain: le F-35! Mais la guerre froide fut sans doute gagnée, tout aussi fondamentalement, dès que l'Union soviétique fut contrainte d'importer des céréales et du soja en provenance du Middle-West, dès le début des années 1970. Ainsi, au début des années 1990 des accords furent signés pour 10 millions de tonnes importées des USA.

Qui se souvient aussi, alors que la guerre en Ukraine a fait au moins 6 000 morts au moment où ces lignes sont écrites, de l'utilisation politique de la famine par les bolchéviques? Soit entre 2 500 000 et 4 000 000 morts en 1932-1933 dans ces territoires et au moins 2 500 000 pour le reste de l'Union Soviétique. Famine qui fut consécutive à une volonté politique de collectiviser, de détruire le mode de vie et les rapports sociaux ruraux, et qui ne fut liée à aucun évènement climatique.

La prise en compte de la production agricole pour mesurer la souveraineté et la force économique d'un pays, me semble sous-évaluée dans notre vision géostratégique actuelle.

Quelle est la place de la France en Europe?

Notre pays, après la deuxième guerre moderne, a obtenu son autosuffisance alimentaire dans les années 1970. Premier producteur de l'Union Européenne, il voit son rang contesté de plus en plus par notre partenaire et concurrent allemand. En 2013 environ 1,8% de nos compatriotes actifs travaillaient dans le secteur agricole. Notre surface utile agricole était de 325 milliers de kilomètres carrés en 2011. A titre de comparaison, elle était de 2,2 millions de kilomètres carrés pour la Russie. Mais si nous représentions 17% de la production agricole de l'Union en 2012 et l'Allemagne 14,4%, l'évolution est inquiétante sur deux plans: le niveau des exportations et la production de produits à valeur ajoutée.

 

Une concurrence forte avec l'Allemagne, à terme une prééminence allemande?

Chacun sait qu'en matière industrielle notre pays a régressé par rapport à l'Allemagne, dans le nombre des machines-outils ou dans les moteurs diesels industriels par exemple. Mais en matière agricole l'écart se creuse aussi.

En 2011, selon l'organisation allemande Germanmeat, 27 millions de porcs étaient élevés outre-Rhin, mais 55 millions abattus, ce qui signifie bien que les abattoirs se concentrent des pays voisins de la République Fédérale vers son territoire, comme le Danemark qui a fermé les siens. Or, cette capacité est stratégique, car c'est elle qui permet de transformer les animaux en produits à valeur ajoutée. En 2012, ont été produites 1,1 millions de tonnes de viande bovine et 5,4 millions de tonnes de viande porcine; dont respectivement 414 000 tonnes et 2,7 millions de tonnes ont été exportées.

Du côté français on trouve en 2013, selon France-AgriMer, 1 230 000 tonnes de viande bovine produite, mais 241 000 tonnes exportées, soit 42% de moins que l'Allemagne. Et nous sommes importateurs nets de plus de 100 000 tonnes. Dans le domaine de la viande porcine, 25 millions de porcs ont été abattus en France en 2013, soit moins de la moitié des chiffres allemands.

Si dans le domaine des céréales en 2013 la France a produit 63 millions de tonnes et l'Allemagne 46,8 millions de tonnes (pour mémoire la Russie était à 90 millions de tonnes); la France est derrière l'Allemagne en production d'aliments pour animaux, loin derrière pour la production de bière.

Ainsi, avec un modèle très productiviste, la République Fédérale a réalisé en 2012 63,9 milliards d'euros à l'export contre 58,07 pour la France. Même si l'Allemagne reste importatrice nette pour 12,9 milliards et la France exportatrice pour un solde positif de 11,6 milliards, cette tendance doit nous inquiéter.

Deux axes me semblent devoir être évoqués pour expliquer ces succès et tenter pour nos politiques de donner au Pays les moyens de lutter:

Premièrement la question de la structuration et de l'aménagement des territoires :

En effet, comme dans d'autres domaines économiques, les succès de notre voisin sont attribués à la restructuration de son appareil agricole productif, avec une concentration et une augmentation de la taille des exploitations, ou encore à l'emploi d'une main d'œuvre bon marché, venu des pays plus à l'est par exemple. Mais j'y vois aussi les résultats d'une organisation territoriale très adaptée à la vision bruxelloise de régions puissantes financièrement et économiquement pour servir d'interface avec l'Union européenne.

Or, nos régions vont, avec la nouvelle Politique Agricole Commune, être plus directement responsables de la gestion des aides de la PAC vers nos exploitations. Qu'en sera-t-il au moment où une réforme territoriale sans vision claire va plus occuper les administrations à se réorganiser qu'à accompagner les entreprises?

Deuxièmement la question des normes :

A peine nos exploitants ont-ils fini d'achever un plan très coûteux pour limiter et gérer la production de nitrates qu'ils doivent enchaîner immédiatement avec le suivant. Des exploitants touchés par les aléas climatiques et la chute des prix ont souvent des bilans à la limite. Notre administration étant efficace, elle travaille beaucoup à faire du zèle et à imposer des normes plus strictes que les normes bruxelloises, quitte à tuer les entreprises du secteur concerné!

Quelle vision pour l'avenir?

Nos élèves apprenaient il y a peu de temps l'Histoire de France, mais aussi que notre pays a un climat tempéré. Cet élément est essentiel, car il met le Pays à l'abri de trop fréquentes et trop fortes surprises climatiques, comme cela peut être le cas en Ukraine, par exemple. Ainsi, tout gouvernement devrait avoir dans sa stratégie macro-économique une forte politique agricole pour utiliser cet atout. Le secteur est, après l'aéronautique, notre deuxième source de devises à l'exportation.

La qualité doit être le maître mot de nos productions, dans l'après-guerre la France a laissé tomber le créneau du luxe dans l'industrie automobile, on voit le résultat avec la domination des berlines germaniques! Eh bien, jouons la carte des produits identifiés sur un terroir, à hautes qualités gustatives.

Les activités agricoles sont très sensibles à l'aménagement du territoire, la restructuration des collectivités territoriales doit quitter une vision qui donnera une Europe du moyen âge avec les futures cités-états que sont les métropoles. Oublier les zones rurales, en les considérant comme des espaces vides, parce que peu peuplées, conduira à une catastrophe environnementale et humaine. Nos exploitants ont besoin qu'une vie continue à exister en campagne pour qu'ils puissent travailler.

Arrêtons l'inflation des normes, d'immenses progrès ont été réalisés dans l'utilisation des intrants, les agriculteurs d'aujourd'hui sont aussi soucieux de leur santé et de celles de leurs enfants que les populations urbaines! Il faut avoir visité un élevage pour comprendre l'absurdité de cette gangue normative.

Comme dans tout autre secteur économique faisons confiance aux professionnels, exploitants et industriels de l'agroalimentaire et de la chimie verte. Ne soyons pas naïfs non plus par rapport à la concurrence internationale, en particulier par rapport aux négociations du traité de libre-échange transatlantique! Il faut, enfin, remettre en cause sérieusement la directive des travailleurs détachés, sinon des pans entiers d'activités disparaîtront, comme les légumiers.

L'agriculture est la première de nos souverainetés, oublions la et nous deviendrons dépendants des puissances extérieures qui nous donnerons notre nourriture en échange de notre soumission!